Parole de patient

« L’allogreffe était ma dernière chance avant l’amputation, j’avais perdu espoir, jamais je n’aurais pu imaginer un tel regain d’autonomie. Finalement, cette greffe, c’est un petit miracle ! ».

Kevin, au volant de son outil de travail, avec son employeur

À l’âge de 15 ans, Kévin s’épanouit en apprentissage de mécanique automobile, formation enrichissante, mais, surtout, passion qui l’anime depuis toujours. Il nourrit son rêve de devenir mécanicien et apprend le métier aux côtés de professionnels. En rentrant du travail, par une après-midi de janvier, sa vie va basculer au détour d’une route nationale. Alors que Kévin roulait sur une ligne droite, au guidon de sa moto 50 cm3, il aperçoit, au loin, deux voitures en train de se doubler. A mesure qu’elles approchent, il réalise que les deux sont toujours côte à côte. L’une accélère, l’autre ne ralentit pas, continuant à se rapprocher dangereusement de lui. À quelques mètres seulement de l’impact, il tente de se rabattre sur la droite, mais il n’y a plus aucune marge. Il prend alors la décision de passer entre les deux véhicules en tentant le tout pour le tout, alors qu’aucun des conducteurs ne freine. En pleine accélération, à 110 km/heure, le choc est terrible.

Après un envol sur plus de 20 mètres, il s’écrase dans le fossé ; sa moto de 120 kg échoue 2 mètres plus loin, encastrée sur une souche d’arbre. La brutalité du choc et l’adrénaline vont le rendre insensible quelques minutes avant que la douleur, fulgurante, n’explose et ne retentisse dans tout son corps lorsqu’il essaie de redresser le torse. Il tente de recouvrer ses esprits et de localiser ses plaies. Les sensations l’envahissent, avec, d’abord, la difficulté à respirer ; puis le sang, en grande quantité ; mais surtout une douleur, inimaginable pour l’esprit. Kévin réalise alors qu’il vient de retomber sur ses fractures ; tout son poids appuie donc sur les multiples blessures ouvertes et sa peau entièrement arrachée sur de nombreux endroits.

Alors qu’il essaie de se relever péniblement, l’un des collègues de son père, qui rentrait du travail, reconnait la moto, s’arrête, découvre l’accident. C’est d’ailleurs lui qui va apprendre la nouvelle à ses proches. Ensuite, tout s’enchaîne. Les secours arrivent. Un hélicoptère transporte Kévin jusqu’au CHU de Clermont-Ferrand. Pendant le trajet, il est sédaté. L’anesthésie retarde le moment où il prendra conscience de son état. Avec l’insouciance qui caractérise un jeune adolescent, il ne prend encore ni la mesure de la situation, ni l’ampleur du parcours médical qui l’attend. Tant mieux, sans doute !!

Une fois pris en charge par les urgences, tout s’accélère. Il arrive avec une tension extrêmement basse de 60 mmHg. Il faut transfuser rapidement, car il a perdu plus de 3 litres de sang. C’est la partie droite de son corps qui a subi le choc de plein fouet. Les médecins établissent leur compte-rendu : fracture ouverte de l’humérus, fracture ouverte du fémur, traumatisme crânien, double contusion pulmonaire, vertèbre écrasée. D’énormes morceaux de peau ont été arrachés sur sa jambe. Il faudra tout reconstruire. Il passe 9 heures au bloc opératoire. Les chirurgiens placent des plaques, notamment au niveau du cubitus. Heureusement, l’artère fémorale n’est pas touchée. Les organes internes ont aussi été épargnés. L’équipe médicale, bien plus tard, lui expliquera que c’est sa corpulence qui l’a sauvé.

Quelques jours après l’opération, ses parents, qui lui rendaient visite, perçoivent une mauvaise odeur dans la chambre venant du dessus du pied, au niveau de la greffe de peau. Les soignants découvrent alors une escarre au niveau de sa cheville plâtrée et une partie du pied nécrosée, ce qui empire son état.  Après les soins, s’en suivent 50 jours d’hospitalisation. À 15 ans seulement, rester couché si longtemps est très compliqué psychologiquement, sans parler de la souffrance physique. Il lui faut attendre un mois avant de pouvoir s’asseoir.

Durant ces longs moments, Kévin prend du recul. À cet instant, c’est l’énervement qui prime envers les conducteurs qui l’ont conduit à ce calvaire, couplé à un immense sentiment d’injustice. Un mauvais jugement au volant, qui a duré quelques secondes seulement, mais qui lui coûte tellement : son avenir professionnel, sa jeunesse et, surtout, sa santé.

En quelques semaines, il comprend qu’il va falloir renoncer à ses projets. Concevoir qu’il ne pourra sans doute jamais exercer dans ce domaine de la mécanique qui est son objectif de vie, aussi brutalement, après seulement quelques mois d’apprentissage, est terrible, dramatique. Cette remise en question totale est âpre. Sa famille, très présente et bienveillante, l’aide à traverser les pires moments de doutes et de questionnements. C’est un bouleversement pour tous, le quotidien étant rythmé par les trajets d’une centaine de kilomètres pour se rendre à l’hôpital, après les journées de travail. En parallèle, face aux assurances, un combat de longue haleine débute. En 2022, soit 8 ans plus tard, l’affaire n’est toujours pas jugée, et Kevin n’a pas pu mettre un terme à cette histoire.

Va alors commencer la rééducation, malgré la douleur toujours si présente. Trop jeune pour être sédaté à la hauteur de son épreuve, Kevin perd une quinzaine de kilos. Il subit différentes greffes de peau, la plus importante pour couvrir de la cheville jusqu’aux orteils. 50 jours après l’opération, il peut de nouveau un peu bouger sa main. Il est alors transféré dans un centre de rééducation plus proche de sa famille, à Bourbon Lancy où il fête ses 16 ans. Il en garde un très bon souvenir après de belles rencontres, notamment avec des personnes plus âgées que lui, mais qui l’ont aidé à aller mieux. Il reprend un rythme de vie, des activités et les douleurs vont s’amenuiser peu à peu, tout en demeurant très importantes. Frustré par les antidouleurs insuffisants, il sort du centre en juin, 5 mois après l’accident.

Lors d’un rendez-vous de contrôle avec le chirurgien, il lui est expliqué que son fémur ne se resoude pas comme il le devrait. À ce stade, il ne parvient à marcher avec les béquilles que grâce au clou qui maintient son fémur. Mais l’os n’a pas repoussé comme il aurait dû à cet endroit.

Pendant 5 ans, un long et périlleux parcours va se dérouler, rythmé par les rendez-vous avec les spécialistes, les opérations, l’hôpital, la rééducation et, encore et toujours, une douleur intenable en trame de fond. Son quotidien, ponctué de souvenirs, aurait pu lui faire perdre espoir. Mais il reste fort, porté par sa jeunesse et une incompressible envie d’aller de l’avant. Le soutien sans faille de ses proches nourrit sa volonté.

Poussé par cette impulsion, il puise en lui la force d’avancer avec un seul mantra : « C’est ma seule option, donc j’avance, jusqu’à aller mieux ! »

Suite à une troisième opération du fémur, suivie de plusieurs mois de rééducation qui ne suffisent toujours pas à la guérison, les médecins n’envisagent plus, comme dernière option, que l’amputation. Kévin a 17 ans. Il ressent un désespoir extrême et une lassitude grandissante. Il gâche ses plus belles années à l’hôpital et, nouvelle épreuve, on lui découvre un staphylocoque. Il faut lui poser un fixateur externe, autour d’une plaie béante, avec deux tiges en haut et en bas de la jambe, et lui donner d’importantes doses médicamenteuses. Croyant pourtant avoir atteint le summum de la souffrance, Kévin découvre qu’il est possible d’endurer pire, pendant 3 mois. Durant cette période, il prend du poids, ce qui complique sa rémission. Les radios montrent que l’os est dévitalisé de 10 cm de chaque côté, il ne peut donc pas tenir malgré les plaques.

Il consulte alors d’autres spécialistes pour recueillir des avis externes. Il revoit le Docteur Erivan, rencontré lors de sa troisième opération, qui examine son dossier, et propose une greffe. Kévin ne se pose pas la question ; il est prêt à tout essayer et saisir cette dernière chance offerte par un donneur.

Il faut d’abord soigner sa jambe avant de traiter le genou. Il est une nouvelle fois opéré. Cette fois, on retire l’os abîmé pour greffer un fémur massif de 20 cm. Les semaines qui suivent l’opération, il est d’abord soulagé de ne plus avoir le fixateur, puis il ressent un changement. Impatient, de découvrir le résultat de cette greffe, il finit par scruter les radios de contrôle, qu’il a appris à déchiffrer après des années de suivi. La reprise semble remplir les attentes, mais les médecins restent très prudents sur les perspectives et contrôlent à intervalles réguliers. Son genou et ses ligaments croisés sont très affaiblis ; ils sont remplacés par ceux du tibia, il faut beaucoup de rééducation. Mais, par-dessous tout, Kévin réalise qu’il va conserver sa jambe ! Son sentiment premier ? Une gratitude infinie envers tous ceux qui ont rendu cela possible : le corps médical, son chirurgien, ses proches,  sans oublier ce donneur. L’enfer qu’il a vécu commence à prendre fin.

Durant toutes ses années, Kévin, pour se protéger psychiquement, s’est isolé socialement. Il s’est forgé un univers autour des jeux vidéo. Autodidacte, il a également profité de ce temps pour s’instruire, se formant en mécanique et en informatique grâce aux contenus disponibles sur internet. Désormais, il reprend le fil de sa vie, pas forcément là où elle s’était arrêtée il y a 5 ans, mais autrement, avec un mode de vie plus sain. Il fait attention à son alimentation et pratique du sport chez lui. Il a obtenu son permis de conduire et, surtout, a intégré l’entreprise adaptée ATELIER DU VAL DE BESBRE, à Diou, où il se forme à plusieurs postes. Cette structure, spécialisée dans la préparation et la réparation de matériels, l’aide beaucoup dans son cheminement vers l’autonomie et la rééducation. Récemment, au vu de son implication et de son sérieux, son employeur a choisi de mettre à profit son appétence pour l’informatique en lui confiant un poste à responsabilité. Kévin est aujourd’hui responsable logistique et cariste. Mais, chassez le naturel 😊…, il pratique la mécanique, de temps à autre, sur les chariots élévateurs, pour son plus grand plaisir. Ce rôle lui permet de reprendre confiance en lui et, peu à peu, retisser des liens sociaux.

Engagé dans une démarche plus saine, il a aussi perdu 20 kg en quelques mois grâce à une nouvelle hygiène de vie et la pratique de la musculation. Kévin se sent mieux. Il profite désormais de sa mobilité. Conscient d’avoir eu un destin atypique, il reste très humble face à ce parcours qui peut paraître exceptionnel. Et si, aujourd’hui, il vit avec un handicap invisible, il conserve le même état d’esprit : animé par la résilience et l’endurance.

Cette capacité à résister et toujours aller de l’avant illustre, souvent, le courage de beaucoup de patients.

Bien qu’il ne connaisse pas la personne qui lui a fait ce don ni ses proches, il éprouve une reconnaissance infinie et une admiration incommensurable pour ce geste du cœur. Grâce à un inconnu, qu’il n’a jamais croisé, il marche à nouveau. Cette infime partie du donneur vivra avec lui et l’accompagnera pour le restant de sa vie. À tous ceux qui sont actuellement dans une situation similaire et vivent dans la douleur, c’est pour cela que Kévin tenait à adresser un message d’espoir : « La greffe d’os m’a permis de redevenir presque comme avant. J’ai tenu difficilement, pendant toute cette période grâce à de puissantes doses d’antidouleurs. Après des années sous morphine en fauteuil roulant, je marche de nouveau, et, plus fou encore, je peux même courir, ce qui était inespéré. C’est assez incroyable les perspectives offertes par l’Ostéobanque. Il faut y croire et s’accrocher ».

Grâce à cette preuve de fraternité humaine, il peut désormais évoluer dans un milieu professionnel où il s’épanouit et profiter de son autonomie. Le don de tissus de l’appareil locomoteur, encore trop méconnu, est l’un des plus beaux accomplissements que la science permette de faire.

Sa démarche au travers de ce témoignage ? Exprimer sa reconnaissance, immense, envers sa « formidable famille, parents, grands-parents, frère, qui n’ont jamais lâché ; aux chirurgiens, bien sûr, et à l’Ostéobanque, sans oublier celui ou celle grâce à qui, par son don de tissus, j’ai pu renouer avec la vie ». Son cri du cœur final ramène à cette réalité : « en acceptant de donner ses tissus, chacun peut participer à cette chaîne de générosité, pour permettre à des gens comme moi, qui ont connu des mois et des années de douleurs, de continuer à vivre. Merci !! ».